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Éditorial Politique

De “Jupiter” à la démocratie, des années-lumière nous séparent

Sommes-nous en démocratie ? Le peuple détient-il le pouvoir ? La question mérite d’être posée à l’heure où le vernis de la bonne société de France et de Navarre se fissure sérieusement – la loi relative à la Sécurité Globale et la crise sanitaire en attestent. Ce même vernis qui a pour valeurs la liberté, l’égalité et la fraternité.

Valeurs et principes républicains

Faire République, car c’est un concept bien à la mode, nécessite bien davantage que des valeurs : cela implique des principes. La liberté de penser et d’agir, qui ne connaît pour seules limites que celles fixées par la loi ; l’égalité devant le droit, le respect des lois, devant la justice ; la reconnaissance de tous les citoyens sans aucune distinction ; l’état de droit, qui pose la prééminence du droit sur toutes formes de pouvoirs, auquel doivent se conformer gouvernés et gouvernants.

Il existe des extensions logiques à ces principes : la liberté de croire et d’exercer son culte, y compris dans l’espace public, qui forme, de manière concomitante avec la séparation de l’Église et de l’État, la laïcité ; la séparation des pouvoirs exécutif (Gouvernement), législatif (Parlement) et judiciaire ; et bien sûr la citoyenneté, qui signifie la capacité de chacun à exercer ses droits civiques, notamment via les élections au suffrage universel pour désigner ceux qui légifèrent, c’est-à-dire qui élaborent et changent la loi, en l’occurrence les députés à l’Assemblée nationale.

En cherchant à les réduire à des valeurs qui n’ont de sens que dans l’esprit, et non dans les faits, les véritables propriétaires des pouvoirs ont travesti les principes de la République. Celle-ci, en France, n’a jamais été parfaite : la Première s’est terminée par un coup d’État de Napoléon, la Deuxième par un coup d’État de son neveu, la Troisième par un coup d’État des forces les plus effroyables à l’encontre des faibles et dociles à l’égard de l’Occupant nazi, la Quatrième par la Guerre d’Algérie. Bien malin qui se targue de prédire comment finira la Cinquième.

Néanmoins les principes de la République protègent les moins bien lotis de la communauté nationale, quand ceux-ci sont envoyés à la mort par les Monarques et les Empereurs. Ainsi la République est-elle un progrès sur toute autre forme de régime politique à condition de faire respecter ses principes. Ceux-ci ont largement été bafoués en ce début de XXIe siècle.

“Nouveau monde” et Jupiter

Si les élections législatives existent toujours en France, elles sont depuis vingt ans devenues une formalité pour le Président de la République, par l’instauration du quinquennat et l’inversion du calendrier électoral. En effet, l’élection des députés suit de (très) peu l’élection présidentielle ; le (nouveau) locataire de l’Élysée est pratiquement assuré, du moins l’a-t-il toujours été en deux décennies, de remporter la majorité législative, dite majorité présidentielle, avant de lui imposer ses vues sur l’élaboration des lois.

Le Gouvernement, directement nommé par le Président, est composé d’hommes et de femmes qui doivent tout au chef de l’État, lequel peut en un claquement de doigt – ou presque – les démettre de leurs fonctions. A moins d’être un mastodonte politicien qui rassemble en son nom une partie de l’électorat, le ministre est au garde-à-vous, le doigt sur la couture du pantalon, devant le véritable chef du gouvernement, rarement le Premier ministre – sauf peut-être Valls sous Hollande – généralement le Président de la République. Quant aux députés, ils tiennent pour la plupart trop à leur siège (donc à leur réélection) ou aux avantages consacrés à la majorité parlementaire pour sortir d’un rôle de godillots ou de Playmobil, selon la formule du moment.

L’ensemble de cette doctrine, qui impose une discipline de tout un camp politique – et pas n’importe lequel, celui qui a la majorité pour élaborer et faire respecter les lois – derrière un homme, subsiste toujours, même quand le Gouvernement emmène ladite majorité au désastre électoral, comme ce fut le cas au bout du précédent mandat, sous la XIVe législature qui vît d’un côté quelques “frondeurs” et de l’autre une force d’inertie inédite, pour au final voir le nombre de députés socialistes divisé par dix lors des législatives de 2017.

Depuis 2017 justement, la situation s’est quelque peu aggravée. Sous la bonne figure du Nouveau monde, de la fraîcheur de la jeunesse et du renouvellement annoncé du personnel politique, Emmanuel Macron oblige ses subordonnés à respecter une discipline de fer et à ne surtout pas moufter, ni lui faire de l’ombre, tant et si bien qu’il apprécie de se faire nommer Jupiter, du nom du dieu romain qui gouverne la terre et le ciel, ainsi que tous les êtres vivants s’y trouvant. En septembre 2018, son ego s’est trouvé flatté par la remise tout à fait officielle du titre, par le Programme des nations unies pour l’environnement, de Champion de la Terre. Dix ans plus tôt, un certain Barack Obama recevait le prix Nobel de la Paix avant d’envoyer, la même semaine, des milliers de soldats étasuniens remplir les rangs des bataillons à l’autre bout du monde pour imposer la démocratie par les bombes.

Ploutocratie ou le règne des riches

Or, chacun qui a pu espérer, croire en les valeurs de Barack Obama a pu constater comment s’est terminée cette aventure : par le cauchemar de l’élection d’un multimilliardaire ultra-réactionnaire, Donald Trump, aussi bien touché par la grâce de Dieu aux yeux des intégristes évangélistes que par la tentation du fascisme. Trump devient ainsi le premier Président sur le départ à ordonner l’exécution de détenus condamnés à mort, dont certains attendaient dans le couloir de la mort depuis vingt-cinq ans.

En réalité, le Président de la République, aux États-Unis comme en France, ne rend des comptes à aucun de ses concitoyens, ni de ses électeurs, si ce ne sont les grands-bourgeois. Autrement appelés classe capitaliste, ceux-ci sont les visages de la finance, des cordons de la Bourse, des multinationales, des monopoles et de l’impérialisme : Messieurs Bernard Arnault, Vincent Bolloré, Martin Bouygues ou Gérard Mulliez en sont les fiers représentants et tous ont leurs entrées à l’Élysée, sur l’agenda officiel ou comme visiteurs du soir. Les auteures de l’ouvrage-éloge Les Macron, Caroline Derrien et Candice Nedelec, ont elles-mêmes précisé que le couple dînait “au moins une fois par semaine” chez Bernard Arnault, en 2016, alors que la campagne de l’élection présidentielle battait son plein.

Ce n’est en rien une anecdote : le véritable pouvoir, dans notre société où Jupiter concentre sur lui toute la lumière, et contre lui toute la colère, est détenu par les plus riches. Une ploutocratie, selon le terme approprié : la grande bourgeoisie, cette classe infime en nombre qui détient les grands moyens de financement, de production et d’échange, qui ordonne les termes de la division du travail, de l’exploitation salariée ou pseudo-indépendante, pour extorquer aux travailleurs le produit de leur travail sous forme de plus-value, cette classe richissime impose son diktat. Y compris au prétendu Jupiter.

Cette classe sociale, qui arracha à la noblesse féodale ses pouvoirs lors de la Révolution française de 1789, qui permît un temps le développement des sciences, du progrès technique donc du progrès humain, est devenue depuis longtemps l’ennemie des sciences, du progrès technique donc du progrès humain. Si elle fait preuve d’une formidable capacité d’adaptation, le mode de production capitaliste généralisé, mondialisé, globalisé qu’elle commande s’est mué, de carburant, à freins du progrès.

Pour preuve, la sordide course au vaccin à laquelle se livrent les laboratoires pharmaceutiques privés, certains ayant d’ores et déjà empoché des centaines de millions d’euros ou de dollars. Si la généralisation du vaccin est nécessaire, ce qu’un esprit rationnel concède en ces temps de pandémie, quand en France et dans bien d’autres pays les morts s’accumulent lugubrement, il est impératif de mettre toutes les chances du côté de la réussite scientifique et logistique de ce vaccin, et donc de supplanter l’impératif de profits et la logique de concurrence par, respectivement, celui de bien commun et celle de coopération. Nous en sommes à des années-lumière.

Démocratie et mobilisation populaire

Ce vieux monde pourri, celui de la grande bourgeoisie décadente – nos mots ne sont pas violents, la réalité l’est en revanche – se meurt peu à peu, sous nos yeux. Chaque nouvel événement du vieux monde – du fait des plus riches ou de leurs valets politiciens – contraire à la science, au progrès ; chaque mouvement en réaction aux impératifs de satisfaction des besoins sociaux de toutes et tous et de préservation de notre environnement, est un coup de pelle de plus dans le creusement de sa propre tombe.

La démocratie n’arrivera ni des cieux, ni d’un quelconque individu providentiel ; l’atteindre se traduira in fine par l’acte de destitution de la grande bourgeoisie de l’ensemble de ses pouvoirs, un acte d’une violence inouïe aux yeux de la classe dominante sur son déclin, comme pour toute Révolution véritable.

Mais pour l’atteindre, il ne suffit pas d’un bon programme ; cela nécessite une pleine et entière mobilisation populaire, dont la progressive constitution obligera les travailleurs, seuls producteurs de toute valeur économique et de tout progrès humain, à des compromis pour que le peuple exploité fasse un pas en avant. Même si le chemin est long, ce n’est qu’en avançant que l’on approche du but, et c’est en avançant que l’on peut prendre de la vitesse, pour prendre de court tous les adeptes, par intérêts ou par servitude volontaire, de l’ordre établi, dont l’éclat du vernis inexorablement s’éteint.

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