Il était une fois une boîte (chapitre 1)

Ça s’est plutôt bien passé. Le patient se réveille tranquillement en salle de réanimation. Bientôt, il sera dans la voiture bien qu’il soit encore shooté par les médicaments. Normalement, un séjour dure entre 5 et 6 jours mais avec le plan blanc, la direction a déjà exigé de fermer des salles à l’étage d’au-dessus, celui-là le sera la semaine prochaine.

On pensait l’Anjou plutôt épargné par le coronavirus mais les chiffres ont tellement flambé. Le taux d’incidence est au 9 avril de 277 pour 100 000 habitants. Dès la fin mars, on a prévu la diminution des opérations d’un quart. On sent que des annonces gouvernementales vont arriver. Il n’y a pas si longtemps, on les attendait avec enthousiasme et espoir, on finit maintenant lassé par l’improvisation gouvernementale. Est-ce qu’on va être confiné ? C’est une grande crainte. En même temps, la fatigue se fait sentir, on ne comprend plus de quoi on se protège, alors que la vaccination bat son plein, quasiment 166 000 doses sont déjà injectées dans le département. Il faut dire qu’un salarié du Centre Hospitalier Universitaire est habitué à se faire piquer à longueur de temps : pour des tests ou contre l’hépatite B… Sans mentir, on comprend pourquoi on les qualifie de soldats d’une guerre sanitaire, la discipline est grande dans les rangs du personnel soignant. Bien sûr, il reste des réfractaires, même parmi les salariés du CHU mais dans l’ensemble, s’il fallait juger l’opinion générale des agents de la santé, on pourrait dire qu’elle est assez favorable à la vaccination, ne serait-ce que pour éviter d’avoir à justifier quoique ce soit avec un quelconque passeport.

D’ailleurs l’institution l’a bien compris puisqu’elle délivre des certificats de vaccination.

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La journée est animée dans le service thoracique qui a compressé le planning des opérations. Ça fait peut-être vingt ans qu’on se dirige tranquillement vers une utilisation massive de l’ambulatoire. Scandalisée par les opérations qui vont être retardées à cause des dispositions politiques, l’opinion médiatique oublie que le sacro-saint lien avec le patient est surtout le premier dommage collatéral des politiques d’austérité imposées au monde de la santé. Des personnes perdues qui errent dans les couloirs exigus de l’hosto, ça fait un bail qu’on en voit. Ce qui se passe cette semaine est autant un coup d’accélérateur que l’aboutissement logique d’un logiciel qui a dû mal à se mettre à jour. Les blocs sont en train de boucler un maximum d’opérations avant leur fermeture. Après les vacances d’été, l’activité augmentera d’encore 15%. Le CHU fonctionne comme une machine énorme, en tournant à plein régime tous les jours. C’est un lieu grouillant de vie à l’activité bouillonnante. Franchement, si ce n’était pas la crise, ce pourrait être presque beau. On remarque tout de suite le sens du service public chez les gens qui y travaillent. Pourtant, cela fait des années que les salariés crient leur souffrance, surtout dû aux manques de moyens financiers d’une part, humains surtout. Alors que plus de 2 millions de personnes pointent au chômage, le centre peine à trouver des bras pour assurer le travail. On pourrait penser que du boulot, il n’en manque pas. Après tout, c’est la pandémie, des gens malades, il y en a tout le temps, mais en ce moment il y en a plus que jamais. A moins d’avoir plus de 150 ans, qui se rappelle de la grippe espagnole en France ? Et pourtant, ça ne se presse pas au portillon. La faute à des conditions de travail iniques. À la bureaucratie aussi, qui refuse, pour on ne sait quelle raison, de travailler avec Pôle Emploi. L’histoire raconte qu’un salarié attend de savoir si c’est bien l’hôpital ou l’agence qui verse l’allocation chômage. Le gouvernement a bien sûr promis l’embauche de 15 000 salariés au niveau national mais cela peine à convaincre qui que ce soit. La CGT indique qu’il faudrait plutôt l’embauche de 400 000 personnes si on veut répondre aux besoins réels de la population. A moins de passer par le concours, il est a priori impossible d’être recruté au CHU.

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C’est là l’astuce : l’hôpital, à l’instar de beaucoup d’organismes publics, fonctionne avec son règlement ainsi qu’à l’aide de ses coutumes. Le piston est la reine des disciplines au petit jeu de l’embauche. Le plus dur est donc de trouver quelqu’un qui puisse convaincre la direction des ressources humaines du bâtiment administratif de considérer le CV déposé. Une fois entré – dans une équipe quelconque d’un service anonyme – on n’est pas encore contractuel. Enfin si, on l’est, mais cela ressemble plutôt à de l’intérim : un mois par ci, deux jours par là. C’est pour ça qu’il est important de « bien se faire voir ». Il est nécessaire de respecter l’étiquette : venir à l’heure, montrer patte blanche, ne pas se plaindre, ne pas rire, ne rien dire en fait. Après tout, le livret d’accueil de la stérilisation précise en page 15: “on embauche pour le savoir… On congédie pour le savoir être !”. Cette formule, attribuée à Monique Perazzelli, cadre de stérilisation canadienne, est surtout une belle phrase de marketeux avec laquelle le très libéral magazine Capital estime qu’il faudrait en finir. Ce n’est pour autant pas fondamentalement dans le patrimoine du service public français, attaché au mérite d’obtenir un concours. S’inspirer donc de cette vision afin de promouvoir un nouveau management du service public n’est pas forcément la meilleure des idées. Surtout pour les salariés, qui n’ont finalement aucune plus-value à travailler dans de telles institutions publiques. À défaut d’être réellement flexible sur le marché du travail, un fonctionnaire voit sa carrière relativement sécurisée tout au long de sa vie, ce qui peut apporter un certain confort de vie pour la personne concernée ainsi que sa famille, même à la retraite. Mais cette manière de voir ne s’adresse pas tout à fait au fonctionnaire titulaire, plutôt à celui qui est contractuel, qui se doit d’appliquer comme un soldat les directives, dans un métier déjà très éprouvant psychologiquement (on parle d’un endroit où l’on sauve des vies quand même) et qui finit par être harassant psychiquement, tout simplement parce qu’il n’y a aucune continuité dans le flux de travail qui est, par conséquent, en permanence tendu.

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Sous peu, le chef de bloc va féliciter l’équipe. L’interne qui a guidé l’opération ne rêve que de griller sa clope, l’un des infirmiers va payer un café à sa collègue. Il n’est pas trop méchant. C’est vrai qu’il ne peut pas s’empêcher de jouer au bonhomme. Ce n’est pas lourd, elle pourrait presque trouver ça mignon. Il faut quand même admettre qu’il en fait trop. C’est ça quand on vit dans un environnement de filles, il faut savoir montrer les muscles. Elle saura se moquer de lui en salle de pause avec ses collègues, en particulier avec le cadre. C’est toujours bien de l’avoir dans sa poche. L’ambiance est résolument bonne mais il reste toujours un peu de venin dans les blagues des soignants. Est-ce dû à ce fameux humour carabin – graveleux, lourd et beauf soi dit en passant – dont on dit le ministre Olivier Véran féru ? Pas besoin d’allumer la lumière pour sentir la tension entre salariés. Ils sont très clairement à bout. Un collègue des Quatre Services à lui-même admis avoir dépassé ses limites au mois de décembre auprès d’un membre de la direction, qui était une chic personne d’ailleurs. Bien habillée même si le costard sortait plus de chez H&M que de chez Dior. Il arborait fièrement un triste pin’s de couleur bleu ciel, comme pour dégager un sentiment de quiétude dans le travail des soignants, édité par le service communication – le seul qui ne connaît pas la crise et qui a un budget autonome – du CHU “en lutte face à la pandémie”. Il a lancé quelque chose comme : “oui je comprends bien votre désarroi, j’y travaille, je fais remonter et je vous tiens bientôt au courant”. Et depuis, la réponse se fait attendre.

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Pendant ce temps-là, le Dispositif Médical est seul, en train de se faire toiletter par l’aide-soignante. La pauvre, elle en est à sa treizième heure de garde d’affilée. Comme il n’y avait personne d’autre, c’est elle qui doit se taper tout le sale boulot. Celle qui devait prendre sa place il y a cinq heures maintenant a été victime d’un accident de voiture. Il y a bien eu un remplaçant durant le mois de février mais il a dû retourner en cours. C’est l’une des limites d’embaucher des étudiants infirmiers. Ça et le fait qu’ils ne reçoivent que des indemnités de stage pour un vrai boulot de chien. Peut-être est-ce une des raisons du manque cruel de main-d’œuvre. Comme beaucoup d’autres cursus qui se terminent dans un service public, le soin infirmier pourrait ressembler à une voie de garage tant les conditions d’études se sont dégradées. Dans tous les cas, le travail faisait peine à voir avant la pandémie mais aujourd’hui il faudrait, de l’aveu des collègues eux-mêmes, être fou pour s’investir dans ce boulot. Les étudiants l’ont bien constaté quand ils ont dû confectionner des masques à partir de papiers stériles. Comme il n’y avait pas de stock et qu’on affirmait que les masques étaient inutiles, il fallait bien trouver une alternative. Étudiants infirmiers, médecins, pharmaciens ont épaulé les salariés réquisitionnés pour fabriquer des masques. Par ailleurs, une collègue de la stérilisation s’en rappelle encore : elle a abattu un boulot de chinois. Le truc, c’est qu’en Chine, on construit un hôpital en une dizaine de jours, là où au CHU on travaille 8h pour pallier la pénurie de masque. Des masques qui ne seront jamais utilisés à partir du moment où Carrefour a admis avoir des stocks, qu’ils vendent aujourd’hui au prix fort. Ça a été beaucoup d’efforts pour pas grand-chose, trop pour un certain nombre, qui ont arrêté après ce qu’ils ont accepté. C’est à chaque fois la même chose, on tient tant qu’on peut, tant qu’on a la foi, tant qu’on y croit et puis au bout d’un moment, on lâche prise. La quête de sens, c’est souvent ce qu’on entend de celles et ceux qui ont quitté le service. Ils ne savent plus où ils vont, ils en ont marre. Le pire, c’est quand le pharmacien de la stérilisation est venu féliciter les étudiants volontaires sans adresser un mot à ceux avec qui il travaille au quotidien. Il rappelle ici qu’il n’appartient pas au même ordre. C’est ça la fonction publique hospitalière, on se représente le monde en fonction de son grade, de son échelon et de sa catégorie. Quand on est un A, on est plutôt bien, on est un fonctionnaire à l’ancienne : bien rémunéré, bien traité, bien chouchouté par les directions. Quand on est un B, on est reconnu mais pas forcément à sa juste valeur, du moins c’est ce qu’on dit quand on est un B, surtout par rapport au A mais ni l’un ni l’autre ne portent attention au C, comme contractuel.

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L’opération a eu lieu au premier étage du bâtiment Larrey, en chirurgie vasculaire et thoracique. Pour les férus d’histoire, il prend le nom du père de la médecine d’urgence. C’est assez cocasse quand on se dit que les Urgences se trouvent au niveau de la chapelle, dont l’entrée est à la place de l’Hôtel Dieu, par le boulevard Daviers. Bien que le CHU soit un bâtiment public, on ressent partout l’influence de l’Église. Le lieu abritait déjà un hospice il y a quasiment mille ans. Les autres services se sont greffés progressivement, surtout avec l’intervention de l’État, à tel point que le bâtiment est une vitrine de la médecine française. Avant d’être un personnage médiatique, la ministre Roselyne Bachelot est sortie de la faculté de pharmacologie, lui aussi sur le boulevard Daviers. Ce bâtiment est l’un des plus anciens campus de la ville, puisqu’on y atteste des activités universitaires dès le XIe siècle. Après la dissolution de l’université à la Révolution française, le campus de médecine est le seul qui soit resté en activité, signe du prestige qu’on lui accorde. En plus de son patrimoine, l’établissement se pose comme un modèle de gestion économique.

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Après avoir scanné le code-barres, l’aide-soignante a placé la boîte dans un roll, qui est une sorte de coffre-fort métallique sur roues. Ce n’est jamais facile de guider l’engin dans les couloirs relativement exigus du bâtiment, en plus il y a un des deux ascenseurs de service qui n’en fait qu’à sa tête. Le problème, c’est que l’autre est utilisé par les agents de logistique de proximité. Comme beaucoup de métiers, on a externalisé la fonction de lingère par des activités techniques. En même temps, les Agents de Service Hospitaliers ont vu leur fiche de poste se réduire à peau de chagrin. Ils et elles ne font plus que tenir le balai. Elles, qui pouvaient être associées aux activités médicales en sont aujourd’hui tout à fait exclues. Les agents de logistique sont comme beaucoup d’ouvriers : traités comme des rats, à l’ombre des yeux des patients. C’est l’heure pour eux de déposer les médicaments dans les pharmacies du service. L’aide-soignante va donc devoir patienter que la porte de l’ascenseur daigne s’ouvrir, appuyer sur le bouton -1, recommencer une deuxième, puis une troisième fois, puis une quatrième… Il a fallu lâcher un juron pour qu’il décide de collaborer. Elle sort, prend directement à gauche, arrive sur le hangar où il y a l’entrée technique et cette fois elle a de la chance puisque l’équipe logistique de stérilisation attend le roll. Elle ne les connaît pas trop, elle sait que la stérilisation est un service assez obscur mais très important. Alors que le sien souffre du manque de moyens, l’enveloppe de ce service a encore augmenté, surtout grâce à la construction d’une nouvelle stérilisation à la place du hangar des ambulances. Bien sûr, les deux agents n’y sont pour rien, mais assez pour qu’elle sorte un bonjour dédaigneux. Cela fait bien longtemps de toute façon que les salariés du CHU ne font plus corps ensemble. Chaque année c’est la même chose : avec la diminution globale du budget, c’est aussi une part de l’ambiance collective qui diminue. Pour celles et ceux qui font ce métier par vocation (s’il en reste), c’est la douche froide. Combien de salariés, de collègues, d’amis, ont arrêté de travailler à cause d’un burn-out ? On ne le compte plus mais on s’en souvient encore.

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Le DM qui porte le code 9897 en a vu des soignants exténués mais depuis le début de la pandémie, la boîte ne voit que des salariés à bout. C’est d’ailleurs assez formidable de se dire que des personnes continuent à travailler pour une prime de 200€ alors que le point d’indice reste encore gelé. Le roll se trouve au milieu d’autres rolls au fond d’un vingt mètre cube avec hayon. Larrey est le deuxième bâtiment de la tournée de l’après-midi. Le camion va devoir récupérer 5 rolls en maternité. Le bâtiment a connu une fuite d’eau. Pour être tout à fait exact, une canalisation a explosé au sous-sol, en pleine nuit. On peut se dire que c’est la faute à pas de chance. Il n’empêche qu’il faudra l’expertise d’un expert afin d’expertiser l’étendue des dégâts. Après, il faudra aménager toute la plomberie. Derrière le prestige, le CHU voit ses murs s’effondrer comme n’importe quel bâtiment public. Un ascenseur ici, des canalisations là-bas. Évidemment, ce n’est jamais l’accueil au public qui fait de la peine, c’est toujours les entrées techniques qui font pitié. Les multiples mouvements de grèves, les lanceurs d’alerte, les pétitions, les mouvements sociaux, tout ça participe au folklore mais bon, il faut quand même avouer que ça ne sert pas à grand-chose, sauf pour les médias qui se font un plaisir de casser du sucre sur le dos des fonctionnaires. Vous savez, cette tranche de salariés privilégiés par un statut complètement anachronique. Alors ça fait plaisir d’être applaudi pendant le confinement mais enfin, est-ce que c’est comme ça qu’on va pouvoir sauver la France du Covid ?

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